vendredi 15 février 2008

Peter Handke: La femme gauchère

"Sans raison", sous le coup d'une illumination qu'elle n'expliquera pas, et qu'elle ne s'explique sans doute pas elle-même, mais à laquelle elle a le courage d'obéir, la femme de ce récit demande à son mari de s'en aller, de la laisser seule avec son fils de huit ans. La voici, désormais, "libre". Le mot, trop grand, trop précis, n'est pas prononcé, ni pensé peut-être, mais les premiers moments d'allégresse disent bien le sentiment de la liberté recouvrée. Cependant, que promet, en fait, cette libération? D'abord, et pour longtemps, l'inéluctable apprentissage de la solitude. Apprentissage sans règle, sans forme, sans but, sans fin visible, sorte de régression absolue, dans une incertitude, un désarroi pires que ceux de l'enfance. Cette vie où les gestes les plus simples deviennent des évènements insolites, privés de naturel, ralentis ou syncopés, est-elle encore vivable? Avec la simplicité déroutante que nous lui connaissons, son laconisme tout à fait singulier, peut-être unique dans la littérature romanesque, Peter Handke impose puissamment à l'enchaînement des faits et gestes insignifiants de la vie quotidienne une dimension universelle et tragique. Ce livre peut être perçu aussi d'une façon plus secrète: la décision de rupture de "la femme", son choix de la solitude, apparemment gratuits, sont peut-être le signe au contraire de l'irruption en elle d'une exigence proprement spirituelle.